La baignoire magique

Une baignoire terrorise un village. Seules une petite fille et une vieille femme oseront l’affronter. Une histoire de courage, de tentacules et de thalassothérapie.

Il était une fois, dans un petit village isolé, une baignoire magique. Quelle était sa magie, au juste? Plus personne ne le savait. 

Les villageois avaient oublié depuis longtemps, et personne n’osait y tremper un doigt de pied pour se rafraîchir la mémoire. 

D’autant qu’elle n’avait pas l’air très fraîche.

Il y avait bien une très vieille femme – la plus vieille du village, qui disait qu’il lui semblait que quand elle était petite, les gens se baignaient dedans, que ça leur faisait du bien.

“Ben vas-y alors, mémé, lui répondait-on, te gêne pas pour nous: fais-nous une démonstration de ta plus belle brasse!”

Alors elle repartait en bougonnant qu’elle n’était pas sûre, qu’elle ne se souvenait plus très bien, que c’était il y a trop longtemps.

Une nuit, pourtant, la vieille entend frapper à sa porte.

Encore toute endormie, elle regarde par la fenêtre et ne voit d’abord personne. Puis, en baissant les yeux, elle se rend compte que c’est une des petites filles du village. 

En maillot de bain.

Elle ouvre et lui demande: 

– Mais qu’est-ce que tu fais là?

– Je veux essayer la baignoire magique.

– Pardon?

– Je veux essayer la baignoire magique.

– Mais pourquoi?

– Mon petit frère est très malade. Il est de plus en plus faible. Il ne peut déjà plus marcher, et si ça continue, il ne pourra bientôt plus bouger du tout. Mes parents ne disent rien, mais je vois bien qu’il ne savent plus quoi faire. Tu as dit que la baignoire faisait du bien: je dois l’essayer. Tu viens?

La vieille dame est interloquée. 

Bien sûr, elle devrait refuser. Mais tout au fond d’elle-même, elle a envie d’y aller. Et puis, c’est l’occasion ou jamais d’enfiler ce superbe maillot acheté il y a deux ans, et encore jamais porté.

Elle dit à la fillette d’attendre un instant, disparaît, puis réapparaît trois minutes plus tard.

Et en route pour la baignoire.

Arrivées sur place, elles n’en mènent pas large. 

L’eau bouillonne, tourbillonne, change de couleur: vert fluo, rouge, violet, gris. 

– Toi d’abord.

– Non, toi.

Elles attendent que l’eau repasse au vert – ça fait moins peur, allez savoir pourquoi, prennent une profonde inspiration, et plouf, les voilà jusqu’au cou dans une épais magma d’algues. 

C’est visqueux, c’est doux et c’est étrangement relaxant.

Nos deux aventurières se détendent petit à petit et commencent à prendre leurs aises.

– Mmmh, j’ai presque l’impression que mes vertèbres retrouvent leur indépendance, murmure la doyenne.

Mais quand elles ont enfin complètement oublié d’avoir peur, voilà que l’eau de la baignoire vire au rouge et se met à bouillonner.

– Oulà, c’est pas trop rassurant, ça, dit la vieille.

– Oui, mais c’est pas désagréable non plus, rétorque la petite, on se dirait dans un jacuzzi.

Les baigneuses recommencent à peine à se détendre quand l’eau tourne brusquement au violet foncé.

-AAAAAAAh, mais c’est quoi, ça?

D’étranges tentacules surgissent des profondeurs de la baignoire.

Passé le premier instant de frayeur, elles n’ont pas l’air si hostiles.

Après s’être très poliment présentées, elles entreprennent de leur faire une séance de stretching acrobatique.

Tout d’un coup, les tentacules replongent dans l’abîme. L’eau s’assombrit comme un ciel d’orage et commence à tourbillonner.

Les deux comparses se cramponnent l’une à l’autre. L’eau tourne de plus en plus vite. Un vortex s’ouvre au milieu de la baignoire, si sombre qu’on dirait qu’il va jusqu’au centre de la Terre. 

Et puis….

Et puis, rien. 

Ça tourne comme un carrousel, et dans le fond, c’est plutôt rigolo. Et après cette belle montée d’adrénaline, rien de tel qu’une petite séance de relaxation dans le bain d’algues vertes.

Les deux baigneuses nocturnes sont aux anges: la vieille est retournée en enfance, la petite ne l’a jamais quittée, et elles se font encore deux ou trois fois le cycle complet, jusqu’à ce que la fillette arrache son aînée aux bienfaits régressifs de la thalassothérapie.

– Il faut qu’on aille chercher mon petit frère!

– C’est vrai, dit l’ancêtre, en enjambant le bord de la baignoire avec une agilité surprenante.

Réveillé en sursaut par deux apparitions hilares et dégoulinantes, le petit frère ne comprend pas bien ce qu’elles lui veulent.

Mais leur enthousiasme est difficile à enrayer. Elles veulent l’emmener il ne sait pas trop où et il ne lève pas le petit doigt pour les en empêcher. Déjà parce qu’il n’y arrive plus, et aussi parce que ça fait des semaines qu’il n’a plus mis le nez dehors de sa chambre.

Et hop, avant même qu’il ait pu dire qu’il était partant, c’est le grand plongeon. Il n’a pas le temps d’être effrayé qu’il se retrouve à faire la planche dans cet étrange bain d’algues fluorescentes, soutenu par les deux commères.

C’est tellement doux que son corps se détend instantanément. Ça faisait des mois qu’il ne s’était pas senti aussi bien.

C’est à ce moment que l’eau vire au rouge et se met à bouillonner. Mais comme ni sa soeur, ni la vieille n’ont l’air de s’inquiéter, il se laisse aller. 

Après quelques minutes, il ressent un picotement au mollet gauche, puis au droit. C’est plutôt agréable, c’est comme si ses membres se dégourdissaient enfin après des mois d’hibernation. 

Et tout d’un coup, il aperçoit un de ses orteils, tout là-bas au bout de son pied, en train de bouger tout seul!

Pas le temps de s’émerveiller: d’énormes tentacules l’atrappent par les pieds et commencent à le chatouiller. Et il rit, mais il rit… 

Et petit à petit, il se met à gigoter dans tous les sens. 

D’ici à ce que le tourbillon se forme, il batifole et lève les bras en criant de joie, comme ses deux complices.

A force de s’époumoner, ils finissent par réveiller tout le village, qui s’amasse peu à peu sur la place.

Tandis que les adultes essayent de comprendre ce qu’il se passe, les enfants se dépêchent de rejoindre le trio pour un gigantesque bain de minuit: vert-rouge-violet, touuuuuuurbillon!!!! Et on recommence.

Encore et encore, jusqu’à ce que les parents déclarent que ça suffit, qu’il est tard, qu’il faut aller se coucher. 

Mais dès que les enfants sont au lit, ce sont eux qui sautent à l’eau pour une nouvelle ronde endiablée.

Ainsi se termine l’histoire de la baignoire magique et des habitants du petit village isolé, qui prirent l’habitude de se baigner beaucoup. Ils vécurent heureux et n’eurent plus jamais de problèmes de dos, de vertèbres ou d’articulations en général.

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